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Déc 29

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De Limoges à Dunkerque, la divergence payante

« Et puis les professionnels ne le souhaitent pas, car les retours montrent qu’avec la gratuité, la délinquance se développe et qu’il y a davantage de dégradations sur le matériel. Les chauffeurs de bus vous le diront : la gratuité ça ne marche pas. » (1)

Ultime et singulier argument dans la charge anti-gratuité de Gilles Bégout vice-Président de Limoges métropole, en charge des transports. Un élu à ce point à l’écoute de la base, celle des chauffeurs de bus, et qui justifie de la sorte des choix stratégiques aussi cruciaux, ce serait remarquable si tous les doutes sur une instrumentalisation, celle de l’unanimité supposée de ces personnels, pouvaient être levés.

Mais voilà, rien ne montre que l’opinion des chauffeurs de bus soit si monolithique et définitive. A titre d’exemple citons l’interview, à son volant, de ce conducteur de bus de Dunkerque, que l’on peut facilement retrouver sur Francetvinfo (2)

« Les personnes qui sont « dites » de classe moyenne commencent à réintégrer les bus le week-end du fait de la gratuité, et cela permet une mixité sociale dans Dunkerque ».

Autre argument avancé, ce serait une question de taille de la ville et Limoges Métropole, avec ses 208 000 habitants, se juge bien trop grande pour envisager cette option tant redoutée de la gratuité.

«A partir de 100 0000 habitants ce n’est plus la même chose» nous dit ce même élu. (1)

Dunkerque toujours, retournons-y-vite : à partir de septembre 2018, et après une expérimentation de deux ans sur les week-end qui a généré une augmentation du trafic passager de 30% le samedi et de 80% le dimanche, cette communauté urbaine de quand même 200.000 habitants se dotera d’un réseau de transport entièrement gratuit. (3) (4) (5)

Décidément la comparaison entre Limoges et Dunkerque s’impose. Que peut-elle nous dire sur le fond, au-delà des dénégations ou des ambitions qui parfois sonnent comme des à priori idéologiques ? (…)

« Nous préférons favoriser la qualité du service » dit Monsieur Bégout pour Limoges Métropole. Il s’agit de «  moderniser le réseau et proposer une meilleur qualité de service avec en 2021 une trentaine de bus BHNS à haut niveau de services avec climatisation, écrans d’information, Wifi, … sur des voix spécifiques. Créer deux lignes transversales souvent en sites propres, plus de 100 millions de travaux et donc une augmentation de la taxe Versement Transport, et aussi une modernisation de la billetterie. » (1)

Que prévoit donc la Communauté urbaine de Dunkerque, peut-être mise en difficulté par son choix de gratuité des transports ?

Rien de moins : « Un projet global de transport à haut niveau de service (THNS) – intitulé DK’Plus de Mobilité – qui verra le jour en 2018 et proposera aux Dunkerquois un réseau neuf et entièrement gratuit. » Point de modernisation de billetterie ici, c’est sans objet, ou plutôt objet d’économies ! Cinq « lignes fortes » à haut niveau de service et bénéficiant de différents tronçons en sites propres structureront le futur réseau, auxquelles s’ajouteront une dizaine de lignes mineures. Quelque 65 millions ont été aussi nécessaires pour des travaux d’aménagements du réseau qui datait des années 1970 et doit absorber un doublement de la fréquentation d’ici 2020. (4)

Où se trouve alors la différence fondamentale ? Si ce n’est la gratuité ou son absence, pour le reste le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne saute pas aux yeux. Scrutons les budgets pour essayer d’en savoir plus.

Coté Limoges, la billetterie rapporte actuellement 5,7 millions d’euros contre 4,5 millions à Dunkerque. L’ordre de grandeur n’est donc pas fondamentalement différent.

Le budget annuel de la Société des Transports en Commun de Limoges Métropole est de 40 millions d’euros, contre 45 à 50 millions à Dunkerque. (1) (3)

Nous savons, et cela est visiblement toujours motif de fierté pour certains élus locaux, que la taxe versement transport (collectée auprès des entreprises de plus de onze salariés) est à Limoges une des plus faibles de France (1,38 %) ; elle a rapporté cette année 26 millions d’euros à Limoges métropole. (1) Ce taux est actuellement de 1,55 % dans la communauté urbaine de Dunkerque.

Parions qu’il seront tous deux un peu augmentés dans les années à venir, gratuité d’un coté ou voyageurs aux guichets de l’autre !

Laissons la conclusion à Maxime Huré, spécialiste des questions de mobilité et chercheur à l’université de Perpignan : «Les transports collectifs ne sont pas rentables et ne le seront jamais : la gratuité est uniquement un choix politique d’allocations des ressources publiques. Certains services publics sont gratuits, comme l’éducation … » (3)

Et à quelques heureuses Dunkerquoises : «Avant, je ne prenais pas le bus. Maintenant je le prends le week-end. Ainsi, je ne paye plus le parking», lance Nadia, une habitante de 42 ans. Une fois appliquée sur l’ensemble de la semaine, la gratuité permettra d’alléger les dépenses des Dunkerquois.es. «Mon budget transport s’élève à une cinquantaine d’euros par mois, avec la gratuité, ça va faire 600 euros d’économie par an», confie Magalie. (3)

Garder en tête ces derniers témoignages tout en relisant le premier paragraphe de cet article, et voici crûment posé le contraste entre deux mondes, deux manières tout à fait divergentes de concevoir la société et son avenir.

Jean-Pierre Frachet, décembre 2017

  1. « Les transports gratuits, est-ce vraiment possible ? », article de Franck Jacquet, Le Populaire du centre, édition de Limoges, 24 novembre 2017 (lien vers la publication internet associée)
  2. « Gratuité des transports : le pari gagnant de Dunkerque », France 3 Télévisions sur francetvinfo.fr, 20 septembre 2017
  3. « Le bus gratuit arrive à Dunkerque », AFP Agence & Le Figaro.fr, publié le 30 août 2017
  4. « Dunkerque, nouveau laboratoire de la gratuité », Henri Briche et Maxime Huré, Métropolitique.eu, 30 mars 2017
  5. C’était une mesure phare du programme de l’équipe de Patrice Vergriete (divers gauche), actuel maire de Dunkerque et président de la CUD, durant la campagne municipale de 2014. Cette même année une mesure identique se trouvait en avant du programme de la liste alternative « Limoges Terre de Gauche ». Limoges, bastion socialiste historique, a basculé à droite. La Métropole est restée à majorité PS. Hier comme aujourd’hui, elle n’a jamais promu l’option de la gratuité des transports.

Voir aussi sur ce site :

Pour une refonte ambitieuse des transports à Limoges !

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