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Oct 17

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EHPAD, la réalité sous les yeux

« La Ministre ne pourra pas dire qu’elle ne savait pas  » Extrait de l’entretien avec Caroline Fiat, députée France insoumise, aide-soignante, publié dans le journal L’Heure du Peuple (*)

Par Jean-Luc Hauser (Travail personnel) [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)], via Wikimedia Commons

Vous êtes intervenue notamment à l’Assemblée au moment de la grève des employées de l’EHPAD des Opalines…
Absolument, et cela a compté. Je suis intervenue à la tribune le jour où Florence Aubenas a publié dans Le Monde son article sur les filles des Opalines, ces aides-soignantes qui, à Foucherans, dans le Jura, étaient en grève depuis plus de 100 jours, sans que personne ne s’y intéresse. Si Florence Aubenas n’avait pas attiré l’attention sur cette grève, cela aurait sans doute pu durer encore longtemps sans qu’on s’en aperçoive.
J ‘en ai parlé à la tribune. Puis François Ruffin a pris le relais dans l’hémicycle. Nous avons décidé de nous rendre à Foucherans, pour rencontrer les grévistes sur leur lieu de grève. Des députés En Marche se sont engagés à nous accompagner. Mais le jour où nous y sommes allés, avec François Ruffin, nous n’étions que deux – les députés En Marche s’étant désistés au dernier moment…

Dans votre discours, vous évoquiez les 14 besoins fondamentaux définis par l’infirmière et chercheuse américaine Virginia Henderson, et vous affirmiez que, dans les EHPAD, ces besoins n’étaient plus satisfaits…
Oui, il s’agit de 14 besoins que l’on apprend à tous les soignants de France. Aujourd’hui lesEHPAD sont, dans une large mesure devenus des usines à maltraitance. Si des animaux étaient traités comme sont traités les patients,on serait outré. Quand vous êtes soignant en EPHAD, vous n’avez pas le temps d’appliquer les 14 besoins fondamentaux.      

L’alimentation ? Vous gavez la personne parce que vous n’avez pas le temps de lui donner à manger.
La propreté ? On met systématiquement une protection aux patients, mais comme cela
coûte cher, les gens n’ont droit qu’à un nombre limité de protections (deux par jour).
En ce qui concerne la toilette, on dispose de six minutes pour amener la personne à la douche, la déshabiller, la doucher, la sécher, la rhabiller. Ce qui veut dire que les soins dentaires ne peuvent pas être faits, qu’on ne prend pas le temps de coiffer les personnes.
Et vous pensez bien qu’on n’a pas le temps de discuter avec elles, pas le temps d’entretenir leur autonomie en les invitant à faire eux-mêmes des choses. On fait tout à leur place, donc les gens deviennent plus vite grabataires.
Le manque de personnel est criant : vous pouvez vous retrouver seule, un matin, à prendre en charge un étage de 18 lits. Plutôt que d’embaucher on demande toujours plus aux soignants. Cette pression généralisée a des effets sur le soin, mais aussi sur les soignants eux-mêmes : nous sommes devenus la profession qui a le plus d’accidents de travail, devant les métiers du BTP. Et l’on compte déjà 15 suicides de soignants en un an.

Votre discours, et les mobilisations de cet été, semblent avoir produit quelques effets…
Oui, madame Buzyn et la majorité ont bien dû faire un geste. On a lancé une mission flash, c’est-à-dire une mission parlementaire d’urgence menée en quinze jours avec des auditions, sur les EHPAD. Elle a donné lieu à un rapport et des recommandations. Le rapport rendu, s’il est loin d’être parfait, a le mérite d’attirer l’attention sur quelques points urgents, dont la ministre devrait se saisir.

Lesquels, par exemple ?
D’abord, la nécessité de revoir les compétences des aides-soignants, et leur rémunération. Aide-soignant, c’est la seule profession de santé qui n’ait pas de statut, pas de fiche de poste. Dans la pratique, nous sommes amenés à accomplir des tâches qui, en principe, ne relèvent pas de nous. Par exemple, aujourd’hui, il n’y a pas d’aide-soignant qui ne fasse une évaluation du taux de glycémie mais ce geste invasif , qui comporte des risques liés au sang, est officiellement réservé aux infirmières. C’est une compétence qu’il faut reconnaître aux aides-soignants, notamment pour qu’ils soient couverts en cas de problème.

Daily Life / Humanis

Il ne s’agit pas pour autant de remplacer les infirmiers par des aides-soignants ?
Non. Au contraire : le rapport recommande de rendre obligatoire la présence d’une infirmière de nuit dans les EHPAD. La nuit, il y a des urgences à gérer, des gestes à faire que seules les infirmières connaissent. Mais attention : le fait de travailler la nuit est, pour beaucoup d’aides-soignants, un choix. Il faut donc éviter que l’on se retrouve avec des aides-soignants de nuit mis à la porte parce qu’on les remplace par une infirmière. J’ai donc suggéré que l’on propose aux aides-soignants de nuit de leur payer l’école d’infirmières, pour leur permettre de continuer à accomplir leur travail, avec la qualification qui convient.

Peut-on se satisfaire des résultats de cette mission flash ?
Non, dans la mesure où beaucoup de recommandations du rapport restent insuffisantes. Il reste donc du chemin à faire. Nous allons continuer à travailler et à nous battre, notamment dans le cadre de la mission d’information qui va être ouverte. Mais le rapport issu de la mission flash a un intérêt majeur : il a mis le sujet EHPAD sur la place publique. Si l’on apprend demain, à nouveau, le suicide d’un soignant, ou des actes de maltraitance, nous pourrons interpeller la ministre. Elle a le rapport sous les yeux. Elle est informée. Elle ne pourra pas feindre l’étonnement et dire je ne savais pas.
Quels seraient les axes d’une politique de progrès en ce qui concerne les EHPAD?
Il y a beaucoup à faire. Du côté des patients, il faut revoir les prix, le reste-à-charge. Aujourd’hui, entrer dans un EHPAD coûte une fortune : en moyenne, 3800 euros par mois dans le privé, et 1800 ou 2000 euros dans le public. Quand on sait que la moyenne des retraites en France est d’un peu moins de 1000 euros… Vous dilapidez ce que vous avez accumulé au cours de toute votre existence, pour avoir une fin vie en EHPAD qui, hélas, est loin d’être digne.
Plus généralement, il faut interdire de faire de l’argent sur l’humain. A l’heure actuelle, si vous allez sur un moteur de recherche et que vous tapez EHPAD, on vous dit Investissez dans les EHPAD . Des groupes comme Korian et Orpea sont même cotés en Bourse !
Et puis il faut poser la question de la’fin de vie. Le problème de l’euthanasie est délicat. Chacun peut en juger selon ses valeurs. Mais la fin de vie digne ne doit plus être un sujet tabou.

Et en ce qui concerne les soignants ?
Il faut des moyens, et du personnel. On compte aujourd’hui 0,56 encadrants pour 1 résident dans les EHPAD. Cela peut paraître beaucoup. Mais en réalité, dans ces 0,56 personnes, on compte le directeur, le secrétaire, le cuisinier, le technicien… En Irlande, on en est à 1 soignant pour 1 résident. Puisqu’on parle sans cesse d’harmonisation européenne, alignons-nous par le haut sur nos voisins irlandais. Tout le monde en profitera, les soignants comme les patients.

(*)Propos recueillis par Antoine Prat
Retrouvez la version intégrale de cet entretien sur heuredupeuple.fr

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