«

»

Avr 25

Imprimer ceci Article

Dette publique: le sous-entendu et le non-dit

Les solutions qui nous viennent spontanément à l’esprit pour résoudre le “problème” de la dette publique, et donc des dépenses publiques, dépendent étroitement de la manière dont ce “problème” nous a été présenté. En l’occurrence “l’analyse” qui nous est imposée par les grands médias audio-visuels français repose sur un sous-entendu et un non-dit qui changent radicalement la nature des solutions à envisager lorsqu’ils sont entendus et dits, respectivement.

 

Le premier sous-entendu (il y a en réalité plusieurs sous-entendus qui reposent sur une base commune, sorte de sous-entendu général) est à chercher derrière la présentation de la dette publique comme un pourcentage du PIB (90% environ pour la France en 2013). Cette dernière est automatiquement assimilée à la seule dépense publique, présentée également comme un pourcentage de PIB (en 2013 56.6%).  Nous avons ici une pensée subliminale qui est distillée: la dépense publique , donc l’état, absorberait plus de la moitié de la production nationale. Ainsi l’économiste et philosophe Francisco Vergara s’interroge sur cette “convention” dans un article du monde (1), “Devrait-on dire alors, à la manière de M. Novelli, que les sociétés non financières dépensent, à elles seules, “99,8% de ce que nous produisons” ? Pour donner une idée approximative de l’ordre de grandeur du montant d’une dette ou d’une dépense, c’est parfaitement légitime de le juxtaposer à une grandeur plus familière, comme le PIB. Mais parler de la dépense, ou de la dette, comme si elles faisaient partie du PIB, n’aide pas à la clarté du raisonnement.

En effet “lorsqu’on additionne les dépenses des différents acteurs, on obtient un total beaucoup plus élevé que celui de la production (le PIB), car certaines choses sont comptées plusieurs fois.(…)Ainsi en 2010, la dépense des ménages (en consommation finale) a été de 1 084,8 milliards d’euros tandis que celle des sociétés non financières (en achats aux autres secteurs institutionnels et en salaires) a été de 1 928,2 milliards. On n’a pas encore compté les cinq secteurs institutionnels restants, qu’on a déjà dépassé le PIB de 56%..”

Mais pourquoi persévérer dans cette manière de présenter la dette publique, alors qu’elle n’aide pas à la clarté du raisonnement?

 

*

 

Le deuxième sous-entendu est plus visible, il s’agit d’assimiler systématiquement la dette publique à un excès de dépenses (exemple ici avec Libération 2), mais surtout de dépenses inutiles. La solution s’impose d’elle-même il faut donc les réduire, comme le souligne avec une obstination toute en finesse “l’économiste” A.Verdier-Molinié (3). La politique fiscale, donc les recettes, étant opportunément omise (sauf en période de campagne électorale).

Ici le mot inutile, souvent non prononcé mais pensé très fortement, est très important puisqu’il justifie le basculement de la dépense publique vers le secteur privé qui, bien entendu, permettra une meilleure allocation des ressources, donc entraînera plus de croissance. Ce pré-supposé majeur de la “pensée” des ultra-libéraux, à tel point qu’il n’est jamais discuté ou étayé, est actuellement battu en brèche dans le monde académique et par l’un de ses propres promoteurs comme le souligne Martine Orange dans un excellent article (4), à savoir l’économiste en chef du FMI O.Blanchard : “au lieu de 0,5 annoncé auparavant, l’effet multiplicateur se situait selon lui entre 0,9 et 1,7. Traduction : quand l’État réduit sa dépense d’un euro, l’effet d’entraînement sur l’économie produit une baisse de l’activité entre 90 centimes et 1,7 euro.”

Autrement dit, malgré un système fiscal s’apparentant plus à une passoire, l’état ne gaspille pas l’argent comme semble le supposer nos experts mais, plus dur à avaler, il permet bel et bien d’entraîner de la croissance. Les marges de manœuvre pourraient donc se situer ailleurs que das la contraction de la dépense.

 

*

Le troisième sous-entendu provient de la convention qui impose aux états, forcément non vertueux et gaspilleurs, d’exprimer leur dette publique sans mentionner les actifs (c’est à dire les richesses) que détient l’état en question. Bien que cela ne soit manifestement pas digne de figurer à la une du 20heures, les états possèdent des richesses (terrains, investissements, bâtiments historiques, œuvres d’arts…) et notamment l’état français. D’ailleurs, surprise, ce patrimoine dépassait le montant de la dette de…517 milliard d’euros en 2010 (5).

Compte de patrimoine des administrations publiques françaises, en milliards d’euros: (source: alternatives économiques)

Rappelons que si cette convention était imposée au secteur privé toutes les entreprises seraient en déficit permanent, donc insolvables. La motivation politique qui est derrière ce sous-entendu est donc limpide.

Le sous-entendu global est donc évident, l’état dépense trop, il dépense mal, il intervient trop dans l’économie. Tous ces chiffres, tous ces experts nous incitent, si nous n’y prenons garde, à penser cela de façon automatique, alors qu’aucun argument ne vient l’expliciter, sauf à considérer que l’exposition de n’importe quel chiffre soit un argument sérieux. Tout cela est l’évidence même, c’est ce que l’on nomme l’idéologie.

 

*

 

Le non-dit, enfin, est celui de la création monétaire. En effet il semble naturel à tous nos commentateurs vedettes, que l’état soit obligé d’emprunter sur les marchés financiers et donc de payer un intérêt à nos créanciers. Sans parler du problème, accessoire à n’en pas douter, du transfert de souveraineté ainsi effectué en catimini. A-J.Holbecq et P.Derudder ont calculé que la somme des intérêts que l’état français a versé à nos seigneurs de 1980 à  2009 s’élevait à 1340 milliards d’euros (6). En dépit d’un mode de calcul et d’affichage qui se veut délibérément défavorable à l’état, malgré la politique fiscale désastreuse débutée dans les années 80, en dépit de tout cela si l’état français avait pu emprunter directement à sa banque centrale sans intérêt, comme cela était le cas avant 1973, en 2007 (donc avant la crise) nos comptes publics aurait été à l’équilibre.

Ainsi le fait de ne pas vouloir toucher aux structures macro-économique, et de fixer le débat sur la dette publique n’est pas innocent. C’est ce que F.Lordon nomme un “protectionnisme de structures” (7).

L’une des clefs est bien de faire émerger le débat monétaire, et de retrouver notre souveraineté car la monnaie est un bien public. Nous payons actuellement très cher (dans tous les sens du terme) de l’avoir oublié, et d’avoir laisser le marché exercer sa sagesse à notre place. Le prétexte de la dette publique ne doit pas nous faire oublier les sages paroles de Josiah Stamp en 1920, qui fût gouverneur de la banque d’Angleterre de 1928 à 1941:

“Si vous désirez être les esclaves des banques et payer pour financer votre propre esclavage, alors laissez les banques créer l’argent”.(8)

 

*

 

(1) http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/11/14/la-part-des-depenses-publiques-dans-le-pib_1603246_3232.html?xtmc=la_part_des_depenses_publiques_dans_le_pib&xtcr=1

(2) http://www.liberation.fr/economie/2013/03/29/la-dette-publique-de-la-france-atteint-un-montant-record_892186

(3) http://www.xerficanal.com/emission/Agnes-Verdier-Molinie_Comment-compresser-la-depense-publique_785.html

(4) http://www.mediapart.fr/journal/international/170413/europe-des-universitaires-demontent-les-chiffres-falsifies-de-la-doxa-economique

(5) http://www.alternatives-economiques.fr/l-etat-a-aussi-un-patrimoine_fr_art_1147_58766.html

(6) La dette publique une affaire rentable, à qui profite le système?, Holbeccq/Derudder, éditions Yves Michel, 2011

(7) http://blog.mondediplo.net/2009-02-17-La-menace-protectionniste-ce-concept-vide-de-sens

(8) cité par Holbecq/Derudder dans La dette publique une affaire rentable, à qui profite le système?, Holbeccq/Derudder, éditions Yves Michel, 2011, p.138

Lien Permanent pour cet article : https://www.pg87.fr/dette-publique-le-sous-entendu-et-le-non-dit/

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser les balises HTML suivantes : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.